[INTERVIEW] Scylla - "A l'époque, les labels français me demandaient de ne pas mentionner mon origine Bruxelloise"

[INTERVIEW] Scylla - "A l'époque, les labels français me demandaient de ne pas mentionner mon origine Bruxelloise"

Pour ceux d’entre vous qui ne le connaisse pas, Scylla est un rappeur Belge dont la réputation n’est plus à faire dans le milieu. Textes poignants et instrumentales très mélodieuses, souvent accompagnées de piano, sont sa marque de fabrique. On a eu la chance de nous entretenir avec lui à l’occasion de son concert à La Cigale le 23 février dernier. 

 © acylekoussa

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Goosebump : Bonjour Scylla, merci de nous accorder cet interview ! 

Scylla : Merci à vous. 
 

Goosebump : On a assisté à ton concert à La Cigale qui était particulièrement riche en émotions, comment as-tu trouvé l’ambiance ? C’est une des plus grosses salles que tu aies faites ? 

Scylla : Il m’est arrivé de faire des plus grosses salles, notamment en Belgique où j’ai fait des salles de capacité de plus ou moins 2000 personnes. Mais cette date à La Cigale a été particulière car il y a un certains nombre de critères qui étaient réunis, notamment le fait que l’on ne soit pas à domicile. Je trouve cette salle magnifique, elle a à la fois le côté grandiose tout en restant intimiste et compacte. Le son était bon, le public était réceptif, il connaissait les paroles par coeur. J’ai la chance d’avoir un public très fidèle qui ne forme qu’un en quelque sorte lorsqu’il est réuni, donc c’était très touchant. En plus on a été sold out avant même l’ouverture des portes, donc on peut dire que le public a été au-delà de mes espérances. 
 

Goosebump : Tu te considères plus comme un artiste de scène ou de studio ? 

Scylla : Pour vivre des moments comme celui de La Cigale j’adore la scène. Quand on a un public face à soi qui donne de lui-même forcément en retour on donne beaucoup de nous-même. Parfois ça donne une symbiose incroyable, il y a des moments sur scène que tu retiens particulièrement car tu te dis « Là il s’est vraiment passé quelque chose, j’ai pas fait le déplacement pour rien ! ». Je pense que le public le sent aussi car il s’est passé quelque chose qui va au-delà d’un show, quelque chose de vraiment fort. C’est un peu la même chose que lorsque je dis dans mes textes « On est liés » , ça peut paraitre un peu caricatural quand je dis ça mais il y a des moments où on le sent vraiment. C’est pour ça que j’assume cette parole car je sens qu’à certains moments il y a comme une vibration, ça ne se passe pas pendant les deux heures de concert mais juste à certains moments. Pour ces moments j’adore la scène, mais sinon je suis un loup solitaire, j’aime le studio, j’aime la création. Je ne suis pas quelqu’un qui naturellement aime se mettre en avant. Malgré toutes les années de scène que j’ai derrière moi je trouve toujours ça un peu bizarre de monter sur une scène, être plus haut que tout le monde et avoir l’attention rivée sur soi. Mais quand on vit certains moments particuliers de connexions c’est une manière pour moi de révéler une dimension qui est supérieure à la dimension de la matière, il y a presque une dimension spirituelle qui se dégage de ça et on sent la noblesse de l’être humain qui raisonne entre tout le monde en même temps. 

Scylla - "Enchanté" en live

 

Goosebump : Depuis combien d’années écris-tu ? Qu’est-ce qui t’as poussé à écrire ? 

Scylla : J’écris depuis une vingtaine d’années plus ou moins. A la base j’étais un adolescent un peu « rue », pas au sens caricatural du terme. J’avais pas beaucoup d’argent, avec mes potes on zonait dehors et donc on écoutait des groupes comme IAM, la Fonky Family à l’époque, surtout des groupes français. On était des adolescents qui aimaient le rap. Le premier jour où j’ai pris la plume c’était un soir d’émeutes à Bruxelles (BX). On devait aller voir un concert ce soir là et le grand frère d’un pote nous a interdit de sortir du quartier où on était. On savait pas trop quoi faire donc on s’est dit « Ok on va écrire un truc » et ça a débuté comme ça. Ensuite j’ai plus écrit pendant des mois, et on a recommencé, une fois, deux fois, puis des gens ont commencé à apprécier mon travail, ils m’ont invité sur des projets. Il y a un mécanisme qui se met en place assez naturellement mais ça a toujours été centré sur la musique et sur le rap. Je n’ai jamais écrit des trucs vraiment moi tout seul avant, sur du papier simple sans support musical. 
 

Goosebump : Quelles sont tes influences passées ? Et peut-être actuelles ? 

Scylla : A l’époque, j’étais particulièrement attaché au pôle marseillais : IAM, FF etc.. Evidemment, La Cliqua, Arsenik, Lunatic, c’est un peu l’âge d’or du rap français qui avait eu lieu fin des années 90. Sinon j’ai toujours eu des rappeurs que je trouvais forts, même par la suite. Après il y en a tellement. Il y a des rappeurs qui m’ont plu que sur un titre, d’autres sur plus que ça. A l’heure actuelle c’est pas pareil, je ne m’attache pas de la même manière aux artistes que je le fais à l’époque. Aujourd’hui c’est plus de la curiosité. Sinon, Jacques Brel a été une grande influence, et d’autres chanteurs aussi, j’aime bien les musiques assez calmes actuellement. J’écoute aussi beaucoup de compositions.
 © acylekoussa

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Goosebump : Y a-t-il des beatmakers avec qui tu travailles régulièrement ? D’autres avec qui tu aimerais travailler ? 

Scylla : Je travaille avec le pianiste Sofiane Pamart avec qui je vais sortir un projet. Quand je l’ai rencontré on faisait du pure piano duo et on a rencontré Lionel Soulchildren, un beatmaker qui fait aussi beaucoup de prods pour d’autres rappeurs français notamment pour Youssoupha, Akh etc. On a bossé avec lui, il s’occupait de la partie rythmique. Maintenant avec Sofiane on souhaite relever le pari de se remettre au piano/voix uniquement. On a fait 2 scènes pure piano/voix en Belgique qui se sont merveilleusement bien passées et donc on aimerait développer cette formule. C’est une toute autre expérience, le public est assis. Sinon, il y a Cello en Suisse et Kendo aussi par exemple. Greenfinch a aussi posé des prods sur Masque de Chaire. Ce sont souvent des choses qui se font naturellement, je ne peux pas dire que je voudrais travailler avec un tel ou un tel. Idem pour les rappeurs, je travaille avec les personnes avec qui humainement et musicalement ça peut coller. Habituellement c’est que des featuring où les gens viennent vers moi, comme je l’ai dit je suis une personne solitaire. Par exemple Kery James est venu vers moi pour « Dernier MC Remix» qu’il a clippé avec d’autres personnes dont Orelsan, Médine, Lino etc… Et c’est lui par la suite qui est venu me supporter sur mes scènes en tant que guest, par pure support, ça m’a vraiment touché. Donc un feat avec Kery James ce serait quelque chose qui me conviendrait bien. Sinon il y a pleins de personnes que j’apprécie mais je n’irais pas chercher le feat. Par contre il y a Furax Barbarossa évidemment. 
 

Goosebump : Tu travailles à côté de ton statut de rappeur, pourquoi ce choix ? 

Scylla : Je pourrais travailler à temps plein dans la musique mais j’ai choisi de travailler à mi-temps en plus pour pouvoir avoir une liberté artistique et ne pas dépendre de mon art d’un point de vue financier. Ça me permet aussi de pouvoir prendre des risques, par exemple j’ai débarqué avec Masque de Chair avec un « Qui suis-je » en premier titre, c’était pas le titre le plus formaté qu’il soit. Idem pour le reste de l’album d’ailleurs, aucun titre ne rentre dans un format mainstream. Ce n’est pas volontaire, je fais juste ce que j’ai envie de faire. Le problème c’est qu’à partir du moment où tu mises sur ta musique pour nourrir ta famille ça devient un tout autre rapport à l’art. Pour moi c’est toujours une manière de ne pas me contraindre, y compris me contraindre moi-même. C’est un art le plus libre possible.

Goosebump : Ce n’est pas trop dure de partager ton temps entre tes deux professions et ta vie privée ? 

Scylla : Si bien-sûr, mais d’un autre côté ça me permet de préserver un équilibre. 
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Goosebump : Dans un de tes sons tu as une phrase sur la hype qui se gentrifie autour de Bruxelles « Je la présentais bien avant que BX soit à la mode », tu en penses quoi de tout ça ? 

Scylla : C’est cool ! Nous on est arrivés à une période où rien n’était structuré, en tout cas très peu. Donc moi je suis arrivé en mode coup de gueule par rapport à la Belgique parce qu’elle était un peu sous-estimée. Je me souviens quand j’ai commencé en solo j’ai reçu des propositions de maisons de disques françaises. Certaines personnes que j’ai rencontrées m’ont dit « Dans un premier temps ne dis pas que tu es Bruxellois etc » et du coup je suis revenu et j’ai eu ce coup de gueule ! D’ailleurs j’ai refusé toutes les propositions des maisons de disques à l’époque car toutes me disaient la même chose du style « Tu vas être le prochain Sinik ! », je me sentais enfermé dans des cases donc je n’ai pas voulu embrayer là-dessus. Au final, d’une certaine manière, le fait qu’on ait eu un vrai succès en Belgique et en France ça a peut-être donné envie à d’autres de suivre cette voie et c’est la vague qui a suivi qui a réussi à mieux se structurer professionnellement. Aujourd’hui il y a de vraies structures de management, de booking, qui sont solides et vraiment fabuleuses. Donc les artistes qui suivent bénéficient totalement de ça et ça contribue vraiment à l’aura de Bruxelles. A BX il y a toujours eu énormément de talents, mais aujourd’hui tout un aspect business s’est développé. Si il y avait eu cette même structure, la hype serait arrivée bien avant. Tant mieux pour tous ceux qui en bénéficient. 
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Goosebump : A ton concert on a vu Isha, Youssef Swatt, y-a-t-il d’autres artistes de cette « nouvelle génération » à qui tu aimerais donner de la force ? 

Scylla : On est vraiment différents avec toute la « nouvelle génération » même si elle n’est pas si nouvelle que ça. Je pense aux Caballero et JeanJass, ce sont des personnes que je connais, d’ailleurs JJ a mixé certains titres de Masque de Chair. Caba je le croisais à ses débuts, il me demandait des conseils etc. C’est des personnes que l’on connait donc il y a un respect mutuel qui se créé au fur et à mesure. Après on évolue pas forcément ensemble car chacun a ses petits cercles, son parcours, mais quand j’ai fais ma date au Cirque Royal (BX) l’an dernier ils étaient présents sur la scène. Ils prennent tous la force qu’ils ont à prendre. Youssef Swatt j’aime particulièrement sa démarche, il n’est pas dans une tendance, il fait ce qu’il aime et je trouve qu’il le fait avec un bon esprit. Donc c’est pour ça qu’il a fait 2 fois ma première partie à Paris, au NewMorning et à La Cigale. Isha je le connais depuis longtemps, il était déjà dans le paysage du rap bruxellois en 2008 sous le nom de Psmaker, c’est quelqu’un dont je connais le potentiel, j’apprécie sa plume donc ça m’a fait plaisir de l’inviter à La Cigale. 
 

Goosebump : Toute cette nouvelle génération de rappeurs utilise énormément les réseaux sociaux car le jeune public raffole de ça, toi quel est ton rapport à ça ? 

Scylla : Je ne suis pas ultra présent. C’est un outil que je trouve intéressant, à certains moments ça m’amuse de les utiliser mais c’est plus le côté « donner de la vie privée » qui me bloque, ce n’est pas ma culture de base, ou alors je n’ai pas encore trouvé la bonne manière de pouvoir le faire. Mais pour l’album fantôme, on a mis en place une série d’une trentaine de story qui se suivent pour faire une sorte de petite histoire d’écoute de l’album fantôme en teasing, ça ça me plait car c’est une sorte de création artistique dont on se sert. C’est intéressant lorsqu’il y a un échange et que ce n’est pas juste « Voilà, regardez comme ça se passe bien sur les scènes ! ». Il y a une part de moi qui voit un peu ces réseaux sociaux comme s’il y avait une masse d’artistes qui essayaient de sauter un peu plus haut les uns que les autres et faire des grands gestes pour qu’on les voit d’en haut, et qui pour se sentir un peu plus exister se montrent extrêmement sur les réseaux. Et je n’ai pas trop envie de me lancer à corps perdu là dedans. Mais ça peut être un très bel outil d’échange pourvu qu’il soit bien utilisé. 

Scylla - "Masque de Chair" à La Cigale

 

Goosebump : Dans tes sons tu parles beaucoup de l’état du monde actuel, es-tu plutôt pessimiste ou optimiste quant au futur ? 

Scylla : Un jour l’un, un jour l’autre. On voit chez les gens des choses qui démoralisent vraiment, mais à la fois chaque jour je peux voir des choses vraiment incroyables. 
 

Goosebump : Quel est ton meilleur souvenir de ta carrière musical ? 

Scylla : Il y en a tellement ! D’une part il y a les rencontres qui m’ont vraiment marqué et à la fois il y a les scènes. Ça m’est arrivé plusieurs fois d’arriver sur scène en pensant qu’il n’allait pas y avoir beaucoup de monde et qu’en fait c’est un truc de fou ce qui se passe derrière, tout le monde est là, tout le monde connait les paroles. C’est des moments assez incroyables à vivre, il y a des moments de connexion avec des gens. Il y a aussi des moments d’écriture personnels très intenses. Donc c’est plutôt un ensemble d’expériences en fait, sans avoir une scène en particulier. Je ne pourrais pas dire qu’il y a avait un endroit en particulier qui était au dessus du reste.
 

Goosebump : Y a-t-il une de tes musiques que tu portes particulièrement dans ton coeur ? 

Scylla : Je pense que ce serait « Vivre » car c’était tellement personnel. Ce sont les titres les plus sincères qui vont se démarquer dans mon répertoire, c’est eux que je vais préférer, car j’aurais livré une partie de moi que j’ai du mal à ouvrir. Quand j’arrive à le faire sous un angle qui ne soit pas pessimiste ou trop sombre je suis content. Vivre je suis parti le clipper en montagne sous un ciel bleu exprès, car je parle de la mort mais je ne voulais pas en faire un titre suicidaire. 
 

Goosebump : Quelle est ton opinion du rap francophone actuel ? 

Scylla : Au niveau de la forme on a une super évolution, au niveau des compositions, des mix, de la diversité, ça chante, ça rap. Au niveau du fond c’est un peu plus dure, j’ai beaucoup plus de mal concernant les thèmes abordés, la profondeur etc… J’en écoute pas énormément, ça va être certains sons qui vont me plaire. Il y a beaucoup de positifs mais, comme au début des années 2000 il y avait une certaine tyrannie du rap ghetto, à l’heure actuelle il y a une certaine tyrannie de la légèreté je dirais. Autant ça me saoulerait qu’il y ait une tyrannie du rap « conscient » ou de la profondeur, je voudrais écouter autre chose. Mais là pour le coup le fait que ce soit léger tout le temps ça m’embête. L’art doit contribuer à des choses importantes. Par contre il y a des choses très intéressantes car aujourd’hui il y a des prises de liberté qu’avant il n’y avait pas. Des gens arrivent avec des personnalités artistiques totalement différentes et ça c’est très intéressant. Tout le monde se professionnalise, les clips deviennent plus forts, les compositeurs deviennent de plus en plus forts, pour ça c’est une belle époque. 
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Scylla a dévoilé un album « Fantôme » en édition limitée à l’occasion de la fin de sa tournée 2017-2018. Tous les exemplaires ont été écoulés en un rien de temps. 

Remerciements à Première Heure Production, Auguri Productions et l'équipe de Management.


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