The E-Treatment, ou la rencontre de la dance-culture et du hooliganisme.

The E-Treatment, ou la rencontre de la dance-culture et du hooliganisme.

Il est de ces mouvements qui ne doivent se rencontrer, qui ne peuvent converger tant leurs valeurs et messages diffèrent. Que ce soit dans l’art ou le sport, différents sous groupes ont toujours existé, appartenant la plupart du temps à différentes collectivités socio-professionnelles.
À première vue, la « subculture » ultra violente née au tournant du XXe siècle en Angleterre et l’univers musical né aux Etats-Unis (ou en Allemagne, à débattre) des années 1970s n’ont aucun rôle à jouer dans l’évolution sociologique et politique de l’autre. Détrompez-vous !

D’après la légende, c’est à Patrick Hooligan, dit « Esprit rebelle à l’ordre établi » que nous devons le terme que nous connaissons aujourd’hui. Immigré irlandais de Limerick en Angleterre, cet individu sème très rapidement le chaos dans la ville paisible et monotone qu’est Southwark. Cet « ivrogne irlandais notoire » est cité dès 1898 dans les colonnes du journal Daily News, relayant un rapport de police le concernant. Ça y est, le fœtus du hooliganisme est né.

Malgré une histoire riche en incidents plus violents les uns que les autres, avec des événements ayant lieu dans les 4 coins du monde (l’incendie de l’enceinte du Redstar en 1967, le FC Rouen, la coupe du monde de football de 1982 ou encore Riverplate, pour ne citer qu’eux), ce n’est que le 29 mai 1985 que nous vivons, au Heysel, le plus grand drame de l’événementiel sportif. C’est lors de cette finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions opposant Liverpool F.C à la Juventus de Turin que le monde entier découvre les atrocités que les hommes sont capables de commettre lorsque les valeurs de leur société sont oubliées dans un vacarme noyé dans la beuverie. Le bilan est lourd : quarante-cinq morts, plus d’une centaine de blessés et les médias aux premières loges, les choses doivent changer.

  Drame du Heysel, 1985.

Drame du Heysel, 1985.

Outre des règlementations et des lois plus strictes mises en place concernant les rassemblements de supporters et les accès aux stades, un petit mouvement culturel, arrivé en Europe sur la pointe des pieds, va avoir une influence sur la transition sociale du hooliganisme : la scène électronique et, plus particulièrement, la Acid House, qui va faire fureur en Angleterre.

La scène électronique était apparue quelques années auparavant dans le grand Etats-Unis post industriel, avec la naissance de la techno à Detroit, de la scène house à Chicago et Philadelphia et de la garage New Yorkaise. Ce mouvement était principalement marqué par son ouverture à toutes les classes sociales, races et orientations sexuelles. Exceptée la techno, qui était principalement réservée à un public noir jusqu’à son arrivée en Europe. Juan Atkins le soulignant d’ailleurs dans une interview : « Quand tu étais un jeune à Detroit, tu ne fréquentais jamais de blancs, sauf si c’était à la télé. Le contact le plus proche que j’ai eu avec des gens d’une autre race a eu lieu quand j’ai commencé à voyager en Europe. La première fois que j’ai joué en Angleterre, c’était devant 5000 jeunes blancs ! Ça m’a vraiment ouvert l’esprit. », cette scène était marquée par son ouverture et son absence de jugement.
C’est donc avec cette mentalité que les premières raves ont eu lieu dans les années 80s, la Acid House étant la branche électronique s’étant la plus développée en Angleterre.

Il ne faut pas oublier que pendant ces années là, l’Angleterre post-syndicaliste de Thatcher était celle d’une classe moyenne oubliée, détachée de la société et ne sachant que faire pour avoir une influence dans le jeu démocratique. Le sentiment qu’un empire totalitaire avait pris le dessus sur les libertés individuelles a donc entrainé le développement de sous cultures idéalisatrices, dans lequel le sentiment et mouvement collectif permettait aux individus d’oublier leur vie en perdition. L’arrivée de l’ecstasy au début des années 80s et sa démocratisation à l’été 1988 fut la cerise sur le gâteau pour cette jeunesse marginale. L’idée de pouvoir danser 8h non stop, au milieu d’une foule naturelle et amoureuse, classe sociale oubliée, était devenue une réalité. Grâce à l’ecstasy et à cette musique révolutionnaire, toutes les classes, races et barrières sexuelles se mélangèrent ; toutes sortes de personnes qui n’auraient jamais échangé de mot ni même de regard, se retrouvaient ensemble dans un chaos de promiscuité. Cette révolution a alors été particulièrement visible dans les rivalités territoriales londoniennes, dont la loyauté était alors définie par l’appartenance à une équipe de football. En une nuit, le faiseur de trouble au couteau-Stanley s’était métamorphosé en un « love thug », ou comme le dit le rappeur Gary Clail « le hooligan sentimental ». Les videurs, souvent proches de la rue, ne cessaient de penser que des combats allaient éclater dans leur club, car ils voyaient arriver des groupes de clubs rivaux. « Mails ils étaient tous sous ecstasy, du coup ils ne faisaient que s’étreindre les uns les autres, ils n’avaient aucune envie de se battre. »

  1980s typical England youth.

1980s typical England youth.

Comme le rappelle très bien Barry Ashworth (meneur du groupe « Dub Pistols »), « avant l’été 1988, un samedi soir classique pour un jeune de la classe ouvrière consistait à se soûler la gueule, draguer une fille ou se battre avec les jeunes d’un autre quartier. C’était une période assez violente dans le foot, mais à partir de cet été là, les gens commencèrent à gober des pilules dans tout le pays, et ce même avant les matchs. »

  Acid-House Rave

Acid-House Rave

À première vue, le fanatisme footballistique, avec son enivrement ritualisé et ses combats poings contre poings, ne pouvait jamais aller de paire avec la acid house, marquée par ses préjugés anti alcool et son pacifisme hippy. Cependant, il existe beaucoup d’éléments rapprochant le football et la rave culture. Dans les années 80s, avec le chômage de masse et la victoire de Tchatcher, un match de football et une rave dans un hangar étaient les rares opportunités pour la classe ouvrière de vivre un moment d’identité collective, d’appartenir à un « on » plutôt qu’à un « je » impuissant et atomisé.

Dans le livre « Among The Thugs », Bill Buford dresse un portrait très critique de l’espace autour d’un terrain de foot, les tribunes étant volontairement construites pour générer une sensation de troupeau, et les fans amassés dans les tunnels sombres comme du bétail. Le fait d’avoir un contact très intime avec de parfaits inconnus dans la tribune a cependant permis aux spectateurs de perdre petit à petit leur sentiment d’individualité pour se fondre petit à petit dans une masse consciente. Au fur et à mesure que le match avance, les rythmes et tensions du jeu traversent le corps de la foule, sous la forme de sensations physiques partagées (le fait de retenir son souffle au moment d’une occasion, puis d’exploser quand un but est marqué. De parfaits inconnus s’embrassent souvent quand un rare but est marqué).
Une soirée dans des clubs comme le Spectrum et le Trip ou encore mieux, une rave géante comme la Apocalypse Now, n’était pas sans rappeler un match de football : on y retrouvait la ferveur collective, la compression des corps et le fait de se perdre dans la foule.
La différence principale est que le football est, finalement, une « machine à désir » peu efficace comparé à une soirée Acid House, où le DJ propose une séquence de crescendos sans fin.

On a finalement plus tendance à voir un match nul ou avec très peu de buts au foot, ce qui va générer de la frustration.
Les hooligans de l’époque, utilisaient d’ailleurs un vocabulaire très proche de la drogue et de la spiritualité pour parler de leurs expériences de supporter : « the crack, the buzz, the fix ». Tels de vrais Vikings, les hooligans utilisaient l’alcool, le chant et les courses en groupe pour générer une volonté de violence. Le résultat était une poussée d’adrénaline collective repoussant les limites entre la réalité et la guerre totale. Bufford témoigne justement dans son livre, d’une bataille de rue en particulier, qui ne va pas sans rappeler une expérience en rave : « le temps ralenti, nos perceptions deviennent ultra vivides et nous vivons un moment d’exhaustivité absolue. »

  Apocalypse Now rave flyer

Apocalypse Now rave flyer

Alors, en 1988-1989, les hooligans découvrirent donc que la rave culture offrait une expérience plus intense que le combat main-à-main plein d’adrénaline et d’endorphine, et laissèrent tomber leurs confrontations. Au lieu de s’enfoncer des bouteilles en verre dans le visage, les supporters d’équipes rivales fraternisèrent dans les pubs après les matchs, s’échangèrent des pilules et s’embrassèrent sous les lasers d’une rave party. « Marabou Stork Nightmares » de Irvine Welsh, parle d’ailleurs d’un thug hooligan transformé en un nouvel homme spirituel grâce à la musique électronique, délaissant son ancienne vie.

Espérons, donc, qu’une nouvelle vague d’E-treatment déferle, sous la baguette d’une Nina Kravitz par exemple afin de limiter les dégâts d’une Coupe du Monde 2018 qui s’annonce chaotique…


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